La nuit sur Residuum

Le soleil tombe.

Les vieux disent que sur Verdant IV, avant le bombardement, les couchers de soleil prenaient leur temps. Des dégradés orangés, des ciels qui s’embrasaient doucement. Ils mentent peut-être. Ou peut-être pas. Qui sait ?

Sur Residuum, le soleil tombe. Brutalement. Comme s’il abdiquait, vaincu par l’effort de brûler ce désert mort toute la journée.

Un instant, il fait 70 degrés. L’instant suivant, 40. Puis 20. Puis zéro. Pire.

Tu sens le changement dans tes os avant même de voir l’obscurité arriver. La chaleur qui s’évapore de la terre vitrifiée comme si elle fuyait, terrorisée par ce qui vient. Ta sueur — celle qui te trempait il y a dix minutes — commence à geler sur ta peau.

Bienvenue dans la nuit sur Residuum.

Le ciel devient violet sale. Puis gris cendre. Et enfin, noir.

Le processus prend exactement douze minutes. Tout le monde compte, quand on traverse le désert. Tu compte, parce que si tu ne trouves pas d’abri dans ces douze minutes, tu ne verras pas l’aube, tu ne comptera plus.

Selene apparaît.

la nuit sur Residuum : Selene

Comme une blessure.

Le Noyau d’abord — ce fragment massif, irrégulier, qui ressemble à un crâne fracassé. Ses cratères béants sont visibles même d’ici, en bas. Des trous noirs dans la pierre grise qui semblent te regarder. Puis les Trois Éclats se révèlent, un par un, comme des gardes funéraires qui sortent de l’ombre.

Et vint l’Anneau.

L’Anneau de Cendres commence à briller. Doucement. Un halo argenté, spectral, qui relie tous les fragments comme les fils d’une toile d’araignée cosmique. La lumière qu’il projette sur le désert n’est pas chaude. Pas rassurante.

C’est la lumière d’un fantôme.

Et ce silence. Le Silence, c’est le pire.

La nuit, il n’y a rien.

Pas de vent. Pas d’insectes. Pas d’oiseaux — il n’y en a plus depuis le bombardement. Juste… le silence. Un silence si épais qu’il t’oppresse, qu’il s’enroule autour de ta gorge comme une main froide.

Tu commences à entendre ton propre cœur. Ton sang qui pulse dans tes oreilles. Ta respiration qui devient assourdissante dans l’espace confiné de la tente.

Et puis tu entends autre chose.

Le verre se contracte.

C’est normal. C’est juste la physique — la température qui chute, les matériaux qui réagissent. Mais ça sonne comme des pas.

Crack.

Quelqu’un marche.

Crack. Crack.

Non. Personne ne marche. C’est juste le sol. C’est juste le froid. C’est juste ton cerveau de primate préhistorique qui cherche des menaces, parce qu’il ne peut pas accepter que tu sois vraiment seul dans ce putain de désert.

Crack.

Tu attends. Rien ne vient.

Rien ne vient jamais.

Mais tu attends quand même. Parce que la nuit où tu ne vérifieras pas, ce sera la nuit où quelque chose sera vraiment là.

Les Nomades disent « Selene chante la nuit. »

Ce n’est pas vraiment un chant. C’est plus… un bourdonnement. Très faible. Très lointain. Comme si quelque chose dans l’Anneau de Cendres vibrait à une fréquence que tu ne devrais pas pouvoir entendre.

C’est hypnotique. Presque beau.

Presque.

Parce qu’il y a quelque chose de mauvais dans ce son. Quelque chose qui te fait penser à des os qui se frottent les uns contre les autres, à des voix d’enfants qui pleurent dans une langue morte.

Les parois de verres gelées, le bruit du sol qui craque, le froids. Tes doigts sont engourdis. Tes orteils aussi. Ce n’est pas encore des gelures — tu vérifie toutes les heures — . Si le réchaud s’éteint, tu as peut-être deux heures avant de perdre des extrémités. Quatre heures avant de mourir.

C’est ça, la nuit sur Residuum. Un compte à rebours constant. Une négociation permanente avec la mort. Tu compte les heures, encore une.

Puis, finalement, l’aube approche.

Le thermomètre remonte. Moins trente. Moins vingt. Moins dix.

Le ciel commence à pâlir. Pas rose, ni, rouge. Gris d’abord. Puis ce violet sale que je connais trop bien.

Selene est encore visible, mais elle commence à s’effacer. Les Éclats retournent dans l’ombre. L’Anneau perd son éclat spectral. Dans quelques minutes, elle ne sera plus qu’un fantôme pâle dans le ciel écarlate, avant de disparaître.

Et le désert va redevenir « vivant » .

Enfin, « vivant » est un bien grand mot. Il va redevenir hostile. Mais cette hostilité que tu sais pouvoir gérer, cette hostilité que tu connais.

Le jour se lève. La chaleur du désert revient.

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